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Lundi 14 février 2011 1 14 /02 /Fév /2011 10:51

jacques-brel-jarrive.jpg J'évoquais la dernière fois un type allusif de chansons, possédant une force de suggestion particulière liée au travail d'imagination qu'elles appellent. Regarde bien, petit de Jacques Brel, me semble un bel exemple de cette manière d'écrire. Elle croise de nombreux thèmes habituels dans le répertoire du chanteur : la guerre, l'anticléricalisme, la misère et l'isolement, l'enfance... Mais, dans ce paysage défini par ses détails, ses marges (ciel, moulin, roseaux, sable), ils s'incarnent entièrement dans une figure évanescente, cet "homme qui vient", voué à disparaître aussi vite qu'il fut soupçonné. 

 

Il y a ici un double mouvement de spéculation : celui des hypothèses échaffaudées par le narrateur et celui des déductions de l'auditeur, amené à reconstituer le destin de cet homme et de son invisible "petit" grâce aux quelques indices disséminés dans son monologue. Une double spéculation qui aboutit à un double mirage : si la déception du personnage est évidente, nous finissons nous aussi par buter sur une énigme. C'est comme s'il existait une sorte de roman caché révélant le pourquoi de cette situation. Sans l'avoir lu, tout paraît étrange, presque incompréhensible.

 

Placé sur le dernier album de Brel enregistré dans les années 60, dix ans avant son ultime réapparition discographique, cette chanson semble également tenir un discours sous-jacent sur l'écriture du chanteur et sa manière de se positionner face au monde. Après tant de textes consacrés aux mœurs de ses contemporains (Ces Gens-Là, Les Flamandes, Les Paumés Du Petit Matin...) et des descriptions aussi minutieuses et évocatrices que Le Plat Pays, Regarde bien, petit annonce comme un retrait, un détachement. Une impression renforcée par les autres morceaux du disque, abordant à plusieurs reprises la mort et les adieux.

 

Les paroles :

 

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
Un montreur de dentelles ?
Est-ce un abbé porteur
De ces fausses nouvelles
Qui aident à vieillir ?
Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu'il est temps
D'un peu moins nous haïr ?
Ou n'est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps ?

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Ce n'est pas un voisin
Son cheval est trop fier
Pour être de ce coin
Pour revenir de guerre,
Ce n'est pas un abbé
Son cheval est trop pauvre
Pour être paroissien,
Ce n'est pas un marchand
Son cheval est trop clair
Son habit est trop blanc
Et aucun voyageur
N'a plus passé le pont
Depuis la mort du père
Ni ne sait nos prénoms

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Non, ce n'est pas mon frère
Son cheval aurait bu
Non, ce n'est pas mon frère
Il ne l'oserait plus
Il n'est plus rien ici
Qui puisse le servir
Non, ce n'est pas mon frère
Mon frère a pu mourir
Cette ombre de midi
Aurait plus de tourments
S'il s'agissait de lui

Allons, c'est bien le vent
Qui gonfle un peu le sable
Pour nous passer le temps

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Il faut sécher tes larmes
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes

 

(Brel, J'arrive, Barclay, 1968)

 

Le clip :

 

Par Boris Ryczek - Communauté : Musiques
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Samedi 12 février 2011 6 12 /02 /Fév /2011 14:16

richard-hawley-truelove-s-gutter.jpg C'est Antoine De Caunes, dans son excellent Dictionnaire Amoureux du Rock, qui a attiré mon attention sur le cas de Richard Hawley, auquel je ne m'étais jamais intéressé jusque-là. Et pourtant, si j'avais su...

 

 

Ce natif de Sheffield fait d'abord ses classes dans les pubs locaux, puis croise la route de Pulp au tournant des années 1990 et 2000, le temps de participer à l'enregistrement de leur dernier album, le trop décrié We Love Life, et de les accompagner à la guitare en tournée. Cette expérience lui ouvre la porte des labels et il entame, avant même la dissolution du groupe, une copieuse carrière solo. Album après album (il en est déjà à son sixième), il s'y révèle un formidable chanteur, mettant sa voix de baryton au service de compositions élégantes et épurées évoquant, sans les paraphraser, l'univers des grands crooners de la pop : Scott Walker, Neil Hannon, Nick Cave...

 

Son dernier opus en date, Truelove's Gutter, paraît à ce jour le plus abouti. En quête d'une forme particulièrement rare d'équilibre, il y manie les arpèges acoustiques, les touches de slide guitar et de parcimonieuses envolées de cordes à la manière d'un peintre faisant naître couleurs et lumière de ses pinceaux. Et invente, finalement, son propre clair-obscur, riche d'infinies nuances.

 

Don't Get Hung Up In Your Soul n'est qu'un des très bonnes morceaux de ce disque : l'un des plus simples et des plus universels. Discrète chanson d'amour aux paroles réconfortantes et allusives, elle se rapporte à des faits dont on ne saura rien mais qui, de ce fait, nous questionnent, semblant solliciter ces mystérieuses intuitions nées de notre expérience personnelle puis enfouies, intégrées à nos vies intérieures jusqu'à devenir des éléments constitutifs, presque des organes, de notre perception et notre émotivité.

 

Les paroles :

 

Where you gonna go
Now they're closing your old home down
And everybody's let you down
You're the beauty of the town

Baby, don't get hung up in your soul
Don't let them make your heart grow old
Don't get hung up in your soul
Baby, don't get hung up in your soul

You're the one who sees
The darkness on the edge of town
You're the one my arms surround
You're the thorn and you're the crown

Baby, don't get hung up in your soul
Don't let them make your heart grow old
Don't get hung up, in your soul
Baby, don't get hung up in your soul
Don't let them make your heart grow old
Don't get hung up, in your soul
Baby, don't get hung up in your soul
Don't let them make your heart grow old

 

(Hawley, Truelove's Gutter, Mute, 2009)

 

La version originale :

 

Par Boris Ryczek - Communauté : Musiques
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Jeudi 10 février 2011 4 10 /02 /Fév /2011 17:50

quilapayun-el-pueblo.jpg Etant donné ce qui se passe en ce moment en Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Yémen – et dans combien d'autres pays, arabes ou non... – il était tentant de reprendre ce blog avec une chanson révolutionnaire. Même si ce qu'on peut écrire ici, derrière les écrans de nos appartements, paraît bien dérisoire comparé aux risques encourus par les manifestants osant braver la police de ces régimes pourris, soutenus jusqu'à l'ignominie par nos propres états « démocratiques ».

 

J'en ai appris de bonnes, ces dernières semaines ! Et pas seulement sur les moyens de transport de nos ministres durant leurs vacances. Il était par exemple intéressant, sur Rue 89, de découvrir comment la France avait formé la police égyptienne à la « gestion des foules », leçon qu'elle a su appliquer en tirant à balles réelles sur lesdites foules : http://www.rue89.com/2011/01/29/quand-la-france-formait-la-police-de-moubarak-188097.

 

Ou, la lecture d'un article en appelant un autre, de réviser la brillante carrière du Général Aussaresses qui, après s'être illustré au cours de de la guerre d'Algérie, sut rendre quelques services aux régimes d'extrême droite d'Amérique latine au cours des années 70, croisant au passage la route d'un certain Klaus Barbie : http://www.rue89.com/2008/04/29/tortionnaire-non-repenti-le-general-aussaresses-se-souvient.

 

La France des droits de l'homme pue la charogne. Et si ça ne date pas d'hier, ça ne va pas en s'arrangeant. Alors qu'est-ce qu'on attend, nous aussi, pour faire « dégager » cette clique de politicards, de diplomates et d'affairistes qui, de présidence en présidence, perpétue le désordre mondial au nom de notre raison d'état ? C'est à mon sens la question la plus importante que devraient poser, sous nos latitudes, les échos de ce mouvement révolutionnaire.

 

Pour en revenir à Quilapayún, y répondre mériterait un peu plus d'optimisme que ce qui prévaut généralement dans les discours médiatiques raisonnables, une solidarité (au sens le plus physique que l'on puisse donner à ce mot) allant au-delà des beaux discours... Des sentiments qui semblent loin de notre quotidien mais qui peuvent brusquement prévaloir le temps d'un mouvement révolutionnaire, comme en témoignent ces images de Musulmans et de Coptes fraternisant face à la police égyptienne. C'est un peu de tout cela que nous parle cet hymne au marxisme un peu naïf composé en 1973 par Sergio Ortega dans le Chili de Salvador Allende, peu avant son renversement par Augusto Pinochet. Le vocabulaire a vieilli, l'idéologie qui transparaît mérite d'être revue et corrigée, mais le message essentiel n'a rien perdu de son universalité : cette idée intuitive, empirique, comprise de toute personne qui a déjà connu l'ivresse de la rue, que lorsque l'unité et la confiance règnent, toutes les aventures révolutionnaires sont bonnes à tenter.

 

Rien n'est jamais acquis. A l'heure où j'écris cet article (mais il paraît que ça va changer dans la soirée...) Hosni Moubarak est toujours au pouvoir en Egypte, les Tunisiens ont encore beaucoup à faire pour débarrasser leur pays de son appareil totalitaire et éviter qu'un nouveau despote vienne s'installer à leur tête. C'est comme ça, « en général », que les révolutions se terminent. Mais, malgré sa fragilité et les embûches qu'il devra éviter, mon vœu le plus cher est que ce mouvement se répande sur le globe. Là où sévissent les dictateurs, bien sûr, mais aussi là où sévissent ceux qui soutiennent ces dictateurs, maintenant leurs pays dans une situation de vassalité économique misérable et corrompue. Cela me donnerait une motivation bien plus importante pour descendre dans la rue que la réforme des retraites ou tous les autres mots d'ordre ponctuels (défense de ceci, protestation contre cela) rythmant, dans l'indifférence la plus absolue de nos pouvoirs publics, l'agenda militant de la France.

¡Viva la revolución!

Les paroles :

¡El pueblo unido jamás será vencido!
¡El pueblo unido jamás será vencido!

De pie, cantar, que vamos a triunfar.
Avanzan ya banderas de unidad,
Y tú vendrás marchando junto a mí
Y así verás tu canto y tu bandera florecer.
La luz de un rojo amanecer
Anuncia ya la vida que vendrá.
De pie, marchar,
El pueblo va a triunfar.
Será mejor la vida que vendrá
A conquistar nuestra felicidad,
Y en un clamor mil voces de combate
Se alzarán, dirán,
Canción de libertad,
Con decisión la patria vencerá.
Y ahora el pueblo que se alza en la lucha
Con voz de gigante gritando: ¡Adelante!
El pueblo unido jamás será vencido,
¡El pueblo unido jamás será vencido!
La patria está forjando la unidad.
De norte a sur se movilizará,
Desde el Salar ardiente y mineral
Al Bosque Austral,
Unidos en la lucha y el trabajo irán
La patria cubrirán.
Su paso ya anuncia el porvenir.
De pie, cantar, el pueblo va a triunfar
Millones ya imponen la verdad.
De acero son ardiente batallón.
Sus manos van llevando la justicia
Y la razón, mujer,
Con fuego y con valor,
Ya estás aquí junto al trabajador.
Y ahora el pueblo que se alza en la lucha
Con voz de gigante gritando: ¡Adelante!
El pueblo unido jamás será vencido,
¡El pueblo unido jamás será vencido!
La la la la la la la…

(Ortega, El pueblo unido jamás será vencido, DOM, 1975)

 

 

Quilapayún sur scène :

 

Par Boris Ryczek - Communauté : Musiques
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Mardi 18 janvier 2011 2 18 /01 /Jan /2011 13:42

 

best-of-2010.jpg Entre autres activités chronophages, cela fait plusieurs semaines que je réécoute ce qui est sorti l'an dernier, histoire de vous offrir, presque à temps, un de ces "bilans de fin d'année" que les journaux affectionnent et que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire s'agissant de 2010. L'année a été riche : difficile d'en faire le tour, tant se bousculent les retours plus ou moins inattendus d'artistes en très grande forme et les apparitions de groupes prometteurs.

 

Le petit florilège ci-dessous ne se veut donc pas exhaustif, mais recense simplement quelques coups de cœur et quelques disques qui ont attiré mon attention. Il est encore un peu tôt pour considérer tel ou tel morceau de ces albums comme une de mes 1001 chansons préférées. Je préfère me laisser le temps de les réécouter, de me lasser de certaines et d'en découvrir d'autres. Mais il est certain que je vous reparlerai de plusieurs de ces albums en temps voulu.

 

Il me reste à souhaiter que l'année 2011 soit aussi riche, ou encore plus fructueuse, et à vous souhaitez, chers lecteurs, mes vœux les plus musicaux !

 

 

 

Mon top 10

 

1 Gil Scott-Heron : I'm New Here
Gil Scott Heron Gil Scott-Heron n'avait pas sorti de disque depuis 17 ans, entraîné qu'il était dans une descente aux enfers pavée de deuils, de drogues et autres affres personnelles. Sur cet album hanté, ramassé sur lui-même, il semble condenser l'essentiel des impressions que lui ont laissé ces années, jetant un regard rétrospectif sur l'ensemble de sa vie. Retour aux sources, s'ouvrant sur un hommage à sa grand-mère, I'm New Here offre également un stupéfiant raccourci de l'histoire des musiques noires du 20ème siècle, mêlant des boucles robotiques à des interprétations vocales renouant avec le blues le plus cru. Un peu comme Play de Moby, mais avec un vrai contenu et la légitimité d'un précurseur qui dessinerait, à nouveau, un possible avenir, sombre, littéraire, et sans concessions commerciales, pour le hip-hop. La classe, et la grande !

 

2 Vampire Weekend : Contra
Vampire Weekend J'avais déjà largement adhéré au premier album de Vampire Weekend. Plus ça va, plus je trouve Contra encore supérieur. Mieux produit, il leur permet d'enrichir leur palette de sonorités pop, rock et caribéennes et d'aller plus loin dans la fusion de ces différents genres. Le son du groupe s'étoffe sans oublier de s'affirmer dans sa singularité. On voyage assez loin, et pourtant les dix titres s'enchaînent comme une évidence, avec un sens réjouissant de la mélodie catchy et du rythme fédérateur. Vivement le prochain !

 

3 Neil Young : Le Noise
Neil Young Quand la presse annonce la sortie d'un "grand Neil Young", je ne me précipite pas pour l'écouter. Au contraire, j'y vais presque à reculons, peu désireux de constater une usure du temps, une fatale apparition de la rouille sur les six cordes du loner. Et pourtant, le vieux sorcier vient encore de me surprendre avec son Noise. Enregistré seul, sous la direction du génial Daniel Lanois, il voit Young entrer dans une forme encore inédite de fusion avec son instrument, grondant d'effets de distorsion et de réverbération. Véhémentes, inspirées, les chansons ne pâtissent pas de cet orage d'intérieur qui s'offre deux belles éclaircies acoustiques.

 

4 Ben Folds and Nick Hornby : Lonely Avenue
Ben Folds Nick Hornby Je ne m'étais jamais vraiment intéressé au cas de Ben Folds, régulièrement cité comme un popeux important des années 2000, mais que j'avais du mal à dissocier de ses consorts : Josh Rouse, Ed Harcourt, etc. Tous me paraissaient certes doués, mais un peu trop sérieux et traditionalistes, dans leur perpétuation de l'héritage d'Elliot Smith, et au-delà, des Beatles, Beach Boys et autres saints patrons de la pop. Cette association soudaine avec Nick Hornby a donc été une très agréable surprise. Non seulement il y a du texte (une manière de tableau anglais, narratif et musical) mais Folds s'avère un excellent compositeur, dont les mélodies, bien que sinueuses, s'impriment durablement dans la tête de l'auditeur.

 

5 Janelle Monáe : The ArchAndroid
Janelle Monae Adoubée en grande pompe par toute la profession musicale de la planète, Janelle Monáe pourrait bien avoir sorti le "machin de l'année" avec son ArchAndroid : concept-album dans lequel elle pratique, successivement ou simultanément, le R'nB, le jazz vocal, l'electro, le rock psychédélique, la BO orchestrale pour remakes de Metropolis, on en passe et des meilleures. Un peu brouillon et démonstratif, le disque reste cependant d'une richesse très largement supérieure à la majorité des sorties actuelles, incarnation jusqu'au boutiste du mashup généralisé entamé au cours de la dernière décennie. On s'y perd, découvrant à chaque écoute un nouvel écart, une nouvelle idée immédiatement remplacée par une autre. Un disque important et un début de carrière plus que prometteur.

 

6 Yeasayer : Odd Blood
Yeasayer Yeasayer fait partie de ces groupes qu'on n'aborde pas forcément pour s'amuser : affublés de la disgracieuse étiquette du "rock expérimental", planqués derrière des pochettes arty, invités à des vernissages de musées new-yorkais, ils semblent, volontairement ou non, dire au grand public combien ils sont plus intelligents que les autres et font craindre ces moments d'ennui auxquels les musiciens pour musiciens nous ont habitués. Et pourtant, Old Blood séduit non seulement par l'audace de ses trouvailles, par ces "labyrinthes" mélodiques que les journalistes ont tellement vantés mais aussi, tout simplement, parce qu'il est très agréable à écouter. Planant à souhait, doté de ce qu'il faut de lyrisme, il décolle dès le deuxième morceau et n'atterrit plus guère, emportant l'auditeur dans un trip aérien plus proche des Mercury Rev de la grande époque que des dissertations savantes des post-rockers.

 

7 Wyatt, Atzmon, Stephen : For The Ghosts Within
Wyatt Atzmon Stephen Quelques standards, des sonorités d'Europe centrale et du Moyen Orient, une pincée épisodique de hip-hop, le vocabulaire de ce trio réunissant un saxophoniste, un chef d'orchestre et un Robert Wyatt plus crooner que jamais, est à la fois luxueux et épuré. Wyatt, Atzmon et Stephen ont en effet une préférence pour les chemins les plus balisés, et paradoxalement les plus risqués, lorsqu'on souhaite poser la délicate question de ce que peut être une interprétation personnelle dans le jazz d'aujourd'hui. Le pari s'avère réussi : For The Ghosts Within est aussi actuel qu'atemporel, avec entre autres plaisirs, une des plus belles versions jamais enregistrées de What A Wonderful World.

 

8 Alina Orlova : Laukinis Suo Dingo
Alina Orlova Les chanteuses du Nord ont eu le vent en poupe cette année. Si ces derniers temps, on a pu voir un peu partout la glaciale Agnès Obel exposer son absence de sourire et sa pop puritaine à force d'être dépouillée, j'ai une préférence pour Alina Orlova, qui me semble une des grandes oubliées des classements de fin d'année malgré les évidentes qualités de ses chansons, dans la lignée de Tori Amos, de Björk ou de Kate Bush, avec leur exubérance assumée et leur usage mutin de la langue lituanienne.

 

9 Arcade Fire : The Suburbs
Arcade Fire Plus humble que Neon Bible ou Funeral, The Suburbs est l'occasion pour Arcade Fire de poursuivre ses constructions audacieuses (morceaux en plusieurs parties, mélodies à tiroirs) mais aussi de s'illustrer dans des formats plus classiques de chansons à couplets et à refrains. Dans un cas comme dans l'autre, la réussite est au rendez-vous et l'on continue de voir s'enrichir l'univers de ce groupe décidément majeur.

 

10 Kyrie Kristmanson : The Origin Of Stars
Kyrie Kristmanson Attention coup de coeur ! Ce disque enregistré par une Canadienne de 20 ans, est plein de petites imperfections. Mais j'ai été conquis par la fraîcheur et la simplicité de son folk jazzy, accordant une place inattendue à la trompette. Une jolie poésie ressort de l'ensemble, me donnant envie d'oublier les faiblesses de certains morceaux (notamment Oh Montmartre, qui fait douter des réalités du bilinguisme en territoire anglophone) pour attendre la suite d'une carrière qui pourrait la mener assez loin.

 

J'ai également aimé :

 

Plan B : The Defamation Of Strickland Banks
Plan B Je me méfie comme de le peste des revivals de tout genre et donc, entre autres, de la soul "à l'ancienne" qui sévit sans discontinuité depuis le triomphe d'Amy Winehouse. J'ai donc pris avec quelques pincettes cet album d'un ancien rappeur, qui a cartonné en Angleterre cette année. Et j'ai été, dans l'ensemble, franchement bluffé. Malgré son concept mélodramatique (la déchéance de Stickland Banks, ancienne gloire de la soul), The Defamation Of Strickland Banks est étonnamment direct : une collection de bonnes, voire de très bonnes chansons (Prayin', Welcome To Hell), à mille lieux des clichés ressassés par les marchands de passé.

 

LCD Soundsystem : This Is Happening
LCD Soundsystem Un autre album qui aurait pu figurer dans mon top 10, si la fin ne s'avérait pas légèrement décevante. Bowiemaniaque au dernier degré, LCD Soundsystem rajeunit son electro-rock en la saturant de guitares stridentes, de claviers vintage et de slogans sur l'hypothétique libération sexuelle de notre époque (Drunk Girls, One Touch). Pastiche chic, à l'humour volontiers mélancolique, il demeure inventif grâce aux gags sonores qui viennent déglinguer les clichés retracés par les riffs de guitares et autres choeurs scandés "à la berlinoise"..

 

Carl Bârat, The Dead Weather, Gorillaz
Carl Barat Quelques sorties attendues au tournant, ou plus très attendues justement, tellement leurs auteurs ont squatté les couvertures des magazines de la dernière décennie. Et pourtant cette fournée d'albums d'"anciens" (de Blur, des White Stripes, des Libertines) s'avère convaincante. Sans révolution, mais avec son lot de bonnes idées. Mention spéciale pour le Carl Bârat, sans doute le moins original de ces trois albums, mais dont la pop-rock léchée parvient à captiver l'attention du premier au dernier titre, grâce à un songwriting hors pair.

 

Peter Gabriel : Scratch My Back
Peter Gabriel Quand Peter Gabriel sort de sa retraite anticipée, il le fait en grande pompe, pour le meilleur ou pour le pire. C'est donc accompagné d'un orchestre symphonique qu'il a enregistré cet album de reprises, d'une modestie par conséquent relative. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le résultat est bon, notamment grâce à l'extraordinaire talent de chanteur de Gabriel, qui parvient à se réapproprier un répertoire pourtant très varié, de David Bowie aux Magnetic Fields et de Randy Newman à Arcade Fire.

 

Die Antwoord : $O$
Die Antwoord On aurait pu craindre un produit marketing bizarre, une sorte de buzz trash ou de dommage collatéral de la dernière Coupe du Monde. Mais ce duo sud-africain au look post-apocalyptique vaut mieux que cela : son hip-hop acidulé et vénéneux, ponctué de roulements de r et d'incompréhensibles grossièretés inaugure une nouvelle forme de teigne musicale, non dénuée d'humour punk.

 

Kanye West & Boi Big
Boi Big Deux albums ludiques par deux poids lourds du hip-hop. Accueilli par une polémique d'arrière-garde sur sa pochette "pornographique", My Beautiful Dark Twisted Fantasy de Kanye West est plus inégal que son prédécesseur, mais possède quelques lueurs : une ouverture superbe et un clin d'œil à 21st Century Schizoid Man. Boi Big, ancien camarade d'Andre 3000 au sein d'Outkast, signe pour sa part un disque délirant, toujours aussi peu synthétique, mais qui offre largement de quoi occuper les amateurs de tchatche et d'instrumentation volubiles.

 

Nas and Damian Marley : Distant Relatives
Nas and Damian Marley D'une toute autre teneur, ce retour de Nas en compagnie d'un riche héritier avait de quoi faire redouter un pénible moment d'édification. En effet, consacré à la misère du monde, avec des bénéfices dévolus à la construction d'écoles en Afrique, Distant Relatives est pétri de bonnes intentions. Mais si l'on excepte quelques morceaux un peu caricaturaux (My Generation, avec ses choeurs de petits nenfants), l'album évite remarquablement le prêchi-prêcha, abordant des thèmes difficiles avec un bel équilibre entre sérieux et ardeur. Le mérite en revient beaucoup à Damian Marley, qui s'avère aussi doué dans le registre reggae de son paternel que quand il se frotte à des sonorités ragga et dancehall plus contemporaines.

 

Milkymee : To All The Ladies In The Place With Style And Grace
Milkymee Avec ses arrangements tour à tour acoustiques ou électriques, Milkymee manie un héritage des années 90 parfaitement intégré, mis au service de compositions intimes et variées. Un album fin, rempli de ces discrètes trouvailles qui distinguent les orfèvres de la pop, sachant souligner la moindre intention par la note appropriée. On attend la suite avec impatience...

 

Yann Tiersen : Dust Lane
Yann Tiersen Fan de la première heure, ayant comme beaucoup de monde suivi sa carrière de loin depuis l'overdose d'Amélie Poulain, je n'attendais pas Yann Tiersen sur un terrain tel que celui de Dust Lane. Presque abstrait par moments, mais résolument électrique et animé d'une énergie constante, ce voyage musical en pays inconnu déroute et séduit. A écouter de A à Z, en se laissant porter par le courant ...

 

Gush et The Bewitched Hands
The Bewitched Hands Qu'on me pardonne les néologismes douteux, mais depuis quelques années, j'ai l'impression d'assister à une espèce de belgicisation de la France (sur un plan strictement musical, entendons-nous...). Pas un mois ne passe sans qu'on n'entende parler d'un nouveau groupe aux compositions à tiroirs, s'exprimant en anglais et cherchant à se tailler une voie personnelle dans un paysage de plus en plus foisonnant. Cette année, ce sont Gush et The Bewitched Hands qui ont particulièrement attiré mon attention. Les premiers frappent par la diversité de leurs climats musicaux, qui vont des refrains pop fédérateurs à des évocations des plus antiques negro-spirituals américains. Une salutaire énergie se dégage de l'ensemble.... Originaires de Reims, les Bewitched Hands ont écouté pas mal de groupes américains mais savent aussi évoquer, le temps d'une ou deux compositions tordues, l'univers d'orfèvres de la pop anglaises comme XTC, auquel la pochette de Birds & Drums (très proche de celle de Drums & Wires) rend un hommage éloquent. Ce qui me donne, évidemment, envie de suivre de près leur carrière...

 

Pixel : Ainsi Fond
Pixel Et je terminerai cet inventaire par un rappel de la sortie, il y a maintenant une bonne année, du deuxième album de Pixel, un groupe qui a toujours le courage de chanter en français. Ce qui, dans leur cas, se révèle une très bonne idée ! Première Classe, Dernière à Paris, Peter Pan, A.I., Correspondances... autant de chansons qui mériteraient d'être diffusées plus souvent et qui gagnent, elles aussi, à être découvertes sur scène.

Par Boris Ryczek
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Dimanche 12 décembre 2010 7 12 /12 /Déc /2010 15:20

arno-idiots-savants.jpg Ces derniers jours, j'étais à Lyon. Arno aussi, ce qui m'a donné l'occasion de le voir défendre son dernier disque, Brussld, au Transbordeur de Villeurbanne. Toujours d'un goût très sûr dans le choix de ses musiciens, il en tira le meilleur, alternant les moments métalliques, secs, sans fioritures de heavy blues et les ballades au piano. Le tout arrosé d'anecdotes et de maximes laconiques, à prononcer si possible avec l'accent ostendais et quelques grammes dans le sang : "Tout est possible dans les films de cowboys", "Il y a plus de femmes que de Chinois", etc.

 

Sans grande surprise, les rappels furent, dans l'ordre, Dans Les Yeux De Ma Mère et Les Filles Du Bord De Mer, que je n'avais pas écouté depuis bien longtemps et qui me fit tellement plaisir que je décidai immédiatement de réviser ma liste pour l'inclure, de préférence à Putain Putain que j'avais initialement choisi. Les double-sens paillards de ce tube improbable de Salvatore Adamo font partie des choses les plus jouissives à brailler en choeur. C'est de la musique du nord, avec accordéon et rythmique de balloche. Ça sent la bière, la moule, la frite... Ce n'est pas ce qui se fait de plus fin. Et pourtant, c'est aussi universel et inusable qu'un vieux rock'n roll.
 

Arno, c'est aussi un paquet de bons souvenirs : un concert fameux lors de la tournée d'European Cowboy (David Bowie jouait hours le même soir, je crois que j'avais fait le meilleur choix) ; une interview haute en couleurs, réalisée avec l'ami Antonin Serre pour pop-rock ; une exposition en son honneur à la Cité internationale universitaire de Paris, où il s'était pointé complètement beurré et passablement gêné par l'hommage qui lui était rendu... Bref, à ce niveau-là, ce n'est pas seulement un chanteur, c'est presque un compagnon de route !

 

Les paroles :

 

Je me souviens du bord de mer

Avec ses filles au teint si clair
Elles avaient l'âme hospitalière

C'était pas fait pour me déplaire
Naïves autant qu'elles étaient belles

On pouvait lire dans leurs prunelles
Qu'elles voulaient pratiquer le sport

Pour garder une belle ligne de corps

 

Et encore

Et encore

Z'auraient pu danser la java

Z'étaient chouettes les filles du bord de mer

Chouettes chouettes chouettes
Z'étaient faites pour qui savait y faire

Y'en avait une qui s'appelait Eve

C'était vraiment la fille d'mes rêves
Elle n'avait qu'un seul défaut

Elle se baignait plus qu'il ne faut
Plutôt qu'd'aller chez le masseur

Elle invitait le premier baigneur
A tâter du côté de son cœur

En douceur

 

En douceur

En douceur
En douceur et profondeur

Z'étaient chouettes les filles du bord de mer

Chouettes chouettes chouettes
Z'étaient faites pour qui savait y faire

Lui pardonnant cette manie

J'lui proposais de partager ma vie
Mais dès que revint l'été

Je commençait à m'inquiéter
Car sur les bords d'la Mer du Nord

Elle se remit à faire du sport
Je tolérais ce violon d'Ingres

Sinon elle devenait malingre

Puis un beau jour j'en ai eu marre

C'était pis que la mer à boire
J'lai refilée à un gigolo

Et j'ai nagé vers d'autres eaux


En douceur

En douceur

En douceur et profondeur


Z'étaient chouettes les filles du bord de mer

Chouettes chouettes chouettes
Z'étaient faites pour qui savait y faire

(Adamo, Idiots Savants, 1993, Virgin)

 

La version de l'album :

 

 

Sur scène (avec un son pourri) :

 

 

Par Adamo :

 

Par Boris Ryczek - Communauté : Musiques
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