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Lundi 14 février 2011 1 14 /02 /Fév /2011 10:51

jacques-brel-jarrive.jpg J'évoquais la dernière fois un type allusif de chansons, possédant une force de suggestion particulière liée au travail d'imagination qu'elles appellent. Regarde bien, petit de Jacques Brel, me semble un bel exemple de cette manière d'écrire. Elle croise de nombreux thèmes habituels dans le répertoire du chanteur : la guerre, l'anticléricalisme, la misère et l'isolement, l'enfance... Mais, dans ce paysage défini par ses détails, ses marges (ciel, moulin, roseaux, sable), ils s'incarnent entièrement dans une figure évanescente, cet "homme qui vient", voué à disparaître aussi vite qu'il fut soupçonné. 

 

Il y a ici un double mouvement de spéculation : celui des hypothèses échaffaudées par le narrateur et celui des déductions de l'auditeur, amené à reconstituer le destin de cet homme et de son invisible "petit" grâce aux quelques indices disséminés dans son monologue. Une double spéculation qui aboutit à un double mirage : si la déception du personnage est évidente, nous finissons nous aussi par buter sur une énigme. C'est comme s'il existait une sorte de roman caché révélant le pourquoi de cette situation. Sans l'avoir lu, tout paraît étrange, presque incompréhensible.

 

Placé sur le dernier album de Brel enregistré dans les années 60, dix ans avant son ultime réapparition discographique, cette chanson semble également tenir un discours sous-jacent sur l'écriture du chanteur et sa manière de se positionner face au monde. Après tant de textes consacrés aux mœurs de ses contemporains (Ces Gens-Là, Les Flamandes, Les Paumés Du Petit Matin...) et des descriptions aussi minutieuses et évocatrices que Le Plat Pays, Regarde bien, petit annonce comme un retrait, un détachement. Une impression renforcée par les autres morceaux du disque, abordant à plusieurs reprises la mort et les adieux.

 

Les paroles :

 

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Est-ce un lointain voisin
Un voyageur perdu
Un revenant de guerre
Un montreur de dentelles ?
Est-ce un abbé porteur
De ces fausses nouvelles
Qui aident à vieillir ?
Est-ce mon frère qui vient
Me dire qu'il est temps
D'un peu moins nous haïr ?
Ou n'est-ce que le vent
Qui gonfle un peu le sable
Et forme des mirages
Pour nous passer le temps ?

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Ce n'est pas un voisin
Son cheval est trop fier
Pour être de ce coin
Pour revenir de guerre,
Ce n'est pas un abbé
Son cheval est trop pauvre
Pour être paroissien,
Ce n'est pas un marchand
Son cheval est trop clair
Son habit est trop blanc
Et aucun voyageur
N'a plus passé le pont
Depuis la mort du père
Ni ne sait nos prénoms

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui vient
Que je ne connais pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Non, ce n'est pas mon frère
Son cheval aurait bu
Non, ce n'est pas mon frère
Il ne l'oserait plus
Il n'est plus rien ici
Qui puisse le servir
Non, ce n'est pas mon frère
Mon frère a pu mourir
Cette ombre de midi
Aurait plus de tourments
S'il s'agissait de lui

Allons, c'est bien le vent
Qui gonfle un peu le sable
Pour nous passer le temps

Regarde bien, petit,
Regarde bien
Sur la plaine là-bas
À hauteur des roseaux
Entre ciel et moulin
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Regarde bien, petit,
Regarde bien

Il faut sécher tes larmes
Y a un homme qui part
Que nous ne saurons pas
Tu peux ranger les armes

 

(Brel, J'arrive, Barclay, 1968)

 

Le clip :

 

Par Boris Ryczek - Communauté : Musiques
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